Biographie

RENCONTRE










Pour se présenter, Elisabeth Marion a choisi de se confier à une amie historienne :

Elisabeth Marion, vous n’êtes pas d’un milieu d’artistes, est-ce que cela vous a gênée ?

Non, c’est vrai ! Je n’ai pas vécu dans un milieu d’artistes, mais ma famille du côté paternel comme du côté maternel est plutôt ouverte aux arts : pour la petite histoire, une de mes aïeules travaillait sous le regard de Corot (il s'agit du côté paternel de Caroline Dhuin, née Legrand, qui rencontra Corot certainement à Arras, entre 1850 et 1870) ; un de ses fils a montré un talent incroyable comme musicien et peintre, sans avoir jamais voulu se faire connaître. Du côté de ma mère, une autre aïeule fut une des premières à reconnaître le talent de Camille Claudel (du côté maternel, Marie et Christian d'Anterroches se sont interessés à l'oeuvre de Camille Claudel). Plus directement, mes parents ont su m’éveiller ainsi que mes cinq frères et sœurs à l’amour de l’art en même temps qu'à la vie spirituelle. Je leur rends hommage aujourd’hui pour cette substance que j’ai reçue.

Vous avez fait des études de finances à l’Université Paris IX Dauphine, ce n’est tout de même pas l’idéal pour une carrière artistique…
Plus de 20 ans après, je m’aperçois que toutes les périodes de ma vie, bonnes ou moins bonnes, ont leur importance dans mon travail. Mes études, ma vie familiale, bien que n’ayant rien à voir en apparence avec une formation d’artiste, ont cependant nourri mon désir de peindre et stimulé mon inspiration.

Bien sûr, je suis restée à l’écart des organismes officiels de formation supérieure des arts non sans une certaine frustration… Mais n’ai-je pas trouvé dans cet éloignement une manière de renforcer ma vocation de peintre ? d’enrichir ma formation humaine à la fois par l’expérience de la vie familiale et par le contact avec les réalités du monde du travail et de l’économie, en somme  par l’expérience de ma vie elle-même ? Les égarements, les imprévus, les joies, les échecs, les épreuves ont joué leur rôle.

Cette distance du monde artistique officiel m’a sans doute mise à l’abri des risques de manipulation idéologique, d’une théorisation et d’une conceptualisation excessives, propres à une certaine tendance de l’enseignement depuis les années soixante. En plus, j’aurais certainement été privée des apports que j’ai su trouver par ailleurs, notamment dans des rencontres encourageantes et des formations ciblées : à New York, l’enseignement général à la Art Students League ; à Hong Kong, la peinture chinoise dans l’atelier de Cécilia HO ; de retour à Paris, la formation aux techniques anciennes et aux techniques de restauration et conservation de peintures à l’huile. Le plus important, cependant, me semble tout simplement d’être partie à l’étranger, d’avoir vécu en Asie et aux Etats-Unis.


En quoi le fait de vivre à l’étranger a pu être important pour vous et peut vous avoir influencée ?
Voyager a été pour moi la meilleure école qui soit. Vivre à l’étranger m’a appris à voir ! En plus de cela, je pense que l’atmosphère dynamique, due à l’euphorie économique de New York et de Hong Kong, a eu un effet psychologique très bénéfique sur moi. J’espère en avoir assez absorbé pour toute ma vie ! Plus concrètement, les couleurs, la lumière et les œuvres d’art de chaque lieu m’ont vraiment marquée.

Après avoir vécu dans les nuances douces de Paris, j’ai découvert à New York simultanément une lumière très vive et transparente, des contrastes intenses, des couleurs et des comportements éclatants. Les œuvres admirablement exposées de Matisse, David Hockney, Edward Hopper, ont été une révélation pour moi. Cela ne pouvait pas me laisser indifférente !


A Hong Kong, le climat est plus humide, la lumière plus opaque, la végétation et l’urbanisation, la population sont plus denses… Je constate après coup que ma peinture a évolué également vers plus de densité, d’épaisseur. La culture chinoise juxtaposée au style de vie anglais n’en était que plus fascinante. L’attrait de la calligraphie se retrouve dans mes recherches ultérieures sur le pêcheur. De retour à Paris, je découvre l’œuvre peint et écrit de François Cheng, ses questionnements. Je rencontre aussi l’œuvre de Morandi.


Votre expression est plutôt figurative, est-ce un choix délibéré ?

Oui, c’est un choix délibéré ! Pour chercher ce qui est vrai, j’ai besoin de partir de ce qui est concret. Je prends cependant mes distances par rapport à un mode de représentation strictement réaliste et refuse de me laisser enfermer dans un procédé unique. Mes choix n’obéissent pas à une vision naturaliste mais à une volonté d’expression personnelle. Je cherche, j’explore l’image comme un langage complexe dont je retrouve peu à peu le vocabulaire, puis ses racines, son étymologie avant de l’utiliser pour reformuler le sens de l’ensemble dans une étape ultérieure. Ma prochaine exposition illustre cette démarche.

Vous sentez-vous en phase avec les tendances de l’art d’aujourd’hui ?
Je ne cherche pas à suivre une tendance. L’art actuel a des aspects intéressants et stimulants. Ma peinture présente certainement des similitudes avec certaines caractéristiques de la recherche contemporaine. Je vais essayer de vous en donner quelques exemples : la présence de métamorphoses, l’ambiguïté qui naît du mystère de ce qui est ou n’est pas, l’apparition de nouvelles formes au fur et à mesure du travail, la lecture de motifs émergeant de la matière, et enfin dans l’aspect sériel de la représentation. J’aime à multiplier le motif à l’infini pour faire émerger l’essentiel.

Propos recueillis par Marie Breguet, historienne